Léo Frémaux, le financement participatif des industries créatives et de la création

Léo Frémaux, le financement participatif des industries créatives et de la création

1 April 2021 0 By dzerath

« Les périodes de crises sont un terreau fertile à la création et aux nouvelles initiatives » nous dit Léo Frémaux, fondateur du collectif Better Call Crowd. 

 

Ce nouveau collectif proposant d’accompagner les entreprises dans une démarche de crowdfunding peut également être une aide à au financement de la création et aux industries créatives. Better Crowd Call, la solution pour permettre à la création de trouver des financements ? Léo Frémaux nous en parle.

D.ZERATH :

Bonjour Léo, je suis ravi de te revoir. Avant de rentrer du financement des entreprises culturelles, peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amené à t’intéresser au crowdfunding ?

L.FREMAUX :

Avant de rentrer chez Ulule où j’ai passé un peu plus de quatre ans et avant de lancer le collectif dont on va parler par la suite, j’avais au préalable multiplié beaucoup d’expériences dans le secteur culturel, que ce soit dans les musées, dans les festivals ou encore dans les agences de communication événementielles et culturelles. Je suis arrivé chez Ulule car une place se libérait au niveau de l’accompagnement des projets musicaux et des projets culturels. J’y suis resté quelques années, à Paris et à Montréal, avant de lancer un collectif spécialisé en financement participatif.

Ce qui me plaît dans le financement participatif, c’est que chaque campagne est une nouvelle aventure. Il y a un côté grisant dans le fait de rejoindre ces aventures ponctuellement.

Le crowdfunding, qu'est-ce que c'est ?

D.ZERATH :

Le crowdfunding, ou financement participatif en français est strictement encadré par le législateur. Y a t-il des contraintes spécifiques auxquelles il faut faire attention ?

L.FREMAUX :

Le financement participatif est potentiellement ouvert à tout type de structures, que ce soit des particuliers, des associations, et toute forme d’entreprise. Il n’y a pas de limites en termes de statut. 

 

Il y a plusieurs types de crowdfunding. 

 

Il y a celui qui est peut-être un des plus connus qui est le don contre contrepartie qu’on trouve sur des sites comme Ulule ou KissKissbankbank. Il y a aussi des plateformes de crowdfunding qui font soit du prêt, soit de la participation en capital. C’est plus technique, autant dans l’encadrement que dans la compréhension des fonctionnements puisqu’ici nous sommes dans des missions d’obligation. Mais le crowdfunding dont l’on parle le plus, et dont on va parler aujourd’hui est le don contre contrepartie. 

 

Il est possible de parler d’un potentiel encadrement car toutes les contreparties sont considérées comme des ventes. La partie de don peut être envisagée selon la nature des contreparties. Cependant, en général dès qu’il y a une contrepartie physique, matérielle qui peut avoir une valeur, cela peut être une base de spectacle, et cela peut être qualifié comptablement de vente.

« Le financement participatif est potentiellement ouvert à tout type de structures, que ce soit des particuliers, des associations et toute forme d’entreprise. Il n’y a pas de limites en termes de statut. »

D.ZERATH :

Est-ce qu’éventuellement il y a un retraitement comptable à effectuer par la suite le cas échéant ?

L.FREMAUX : 

Il y a évidemment des sommes à déclarer. Fiscalement, en fonction des statuts, cela peut rentrer soit en chiffre d’affaires, soit dans les bénéfices non commerciaux de l’impôt sur le revenu. Une campagne est à envisager fiscalement et comptablement.

Better Call Crowd, un nouveau collectif spécialisé en financement participatif

D.ZERATH :

Tu as donc quitté Ulule récemment pour ouvrir une nouvelle structure : Better Call Crowd. Quelle est l’offre de service de cette nouvelle structure ?

L.FREMAUX :

Lorsque j’étais chez Ulule, j’ai eu l’occasion d’identifier les besoins récurrents des porteurs de projets, et ce quelque soit la taille de la structure ou du domaine d’activité, que ce dernier soit culturel ou autre. 

 

Il y a quatre piliers à mentionner. 

 

Il y a un pilier « stratégie de campagne pure »  que l’on peut associer à l’idée de lancer un crowdfunding. 

 

Il y a l’aspect « acquisition », c’est-à-dire que lorsque l’on lance un projet, un nouveau ou un développement de projet existant, il y a toujours cette idée de faire une campagne pour aller chercher davantage de personnes. 

 

Il y a un aspect graphique à traiter puisque l’on lance une campagne de communication. 

 

Il y a également la notion d’animation de communauté sur les différents réseaux. Cela va être un enjeu clé de la mobilisation, et donc de la réussite d’une campagne

L’idée est de réunir toutes ces compétences en une seule porte d’entrée et un seul collectif. L’idée est aussi d’assurer un porteur de projet un service soit à la carte avec le fait de venir vers nous pour un besoin spécifique ou d’avoir un besoin d’accompagnement global. L’idée aussi en montant un collectif est que les compétences peuvent être variables et les personnes qui les incarnent aussi. 

Nous venons de nous lancer, nous sommes en apprentissage également de notre côté. Cependant, la structure n’est pas figée. Il peut y avoir de nouvelles compétences entrantes, de nouveaux talents qui pourraient nous rejoindre pour étoffer l’offre et répondre encore mieux aux différents besoins qu’on peut rencontrer.

« L’idée est de réunir toutes ces compétences en une seule porte d’entrée et un seul collectif. L’idée est aussi d’assurer un porteur de projet un service soit à la carte avec le fait de venir vers nous pour un besoin spécifique ou d’avoir un besoin d’accompagnement global. » 

 

Better Call Crowd : présentation

D.ZERATH :

Pour cette première phase de développement, tu t’es donc entouré de nouveaux talents.

Peux-tu nous présenter les personnes qui t’accompagnent ?

L.FREMAUX :

Nous nous sommes lancés à quatre à la base de ce collectif.

Clémence a également travaillé chez Ulule mais indépendante depuis deux ans. Elle gère l’acquisition. Elle a travaillé sur de nombreuses campagnes de crowdfunding et de communication autour de la levée de fonds. C’est-à-dire qu’elle n’a pas travaillé que sur des campagnes de crowdfunding, elle a également travaillé avec des grandes associations qui font des levées de fonds. 

 

Sarah s’occupe de l’aspect graphique. Elle a monté Encore Bravo, un studio qui travaille avec des structures culturelles récurrentes comme le Cargö à Caen.

 

Jean-Mathieu, quant à lui, a travaillé chez SensCritique, le site communautaire, le réseau communautaire par définition. Il s’occupe de l’animation des réseaux.

 

Voilà les quatre profils qui constituent la base du collectif. 

 

Le collectif commence déjà à s’étoffer : d’autres personnes commencent déjà à rentrer sur d’autres missions. En fonction des projets, de leur volumétrie, nous pourrions être beaucoup plus. Il faut que cela reste à échelle humaine, évidemment.

Il y a cet aspect « à tiroirs » qui fonctionne très bien. Le porteur de projet peut avoir besoin d’un service très spécifique, d’une compétence qu’il n’a pas en interne : il peut alors faire appel à nous. C’est très variable, les typologies des porteurs de projets étant très variées. Il peut y avoir des porteurs de projet qui vivent seul leur aventure, tout comme des équipes très bien constituées qui ont beaucoup de compétences en interne. 

D.ZERATH :

Je comprends qu’il s’agit d’une offre de service d’accompagnement. Jusqu’où va cette offre de service d’accompagnement ? Est-ce qu’il s’agit d’un accompagnement purement théorique ? Est-ce que Better Call Crowd m’aide à me rapprocher des plateformes telles qu’Ulule, KissKissBankBank ? 

L.FREMAUX : 

Better Call Crowd allie l’accompagnement théorique et pratique.

Nous souhaitons pouvoir léguer des outils au porteur de projet, c’est-à-dire mettre des éléments qu’il gardera dans son projet. Nous souhaitons initier des choses qui se poursuivront par la suite. L’idée est de travailler main dans la main avec les porteurs de projet. Nous pouvons ici parler de base emails constituée, de réseaux sociaux animés et engagés, d’une charte graphique définie… L’idée est d’apporter de la théorie au projet, mais aussi de la pratique, des éléments tangibles afin que le porteur de projet puisse continuer sur sa lancée.

«  L’idée est de travailler main dans la main avec les porteurs de projet. » 

D.ZERATH :

Qui dit offre de service, dit budget. Quel est votre business model ?

Comment se fait la monétisation de l’offre ?

L.FREMAUX :

Il y a deux façons de travailler ensemble.

La première est l’offre fixe. Dans ce cas précis, nous allons définir chaque compétence et nous allons donner un budget global fixe. Cette solution est pour les porteurs de projets qui ont les moyens d’investir dans leur projet et donc dans des compétences claires. 

Mais nous pouvons également nous associer à la réussite de la campagne. L’objectif est de mener campagne et de réussir, donc d’avoir une partie fixe réduite et une partie variable qui vient s’associer à cette partie fixe pour que l’effort commun du porteur de projet et du collectif soit associé dans la réussite de la campagne. Nous pouvons fonctionner avec un variable sur les projets, en fonction et de la volonté du porteur de projet et de la pertinence par rapport au collectif.

D.ZERATH :

J’ai la sensation que Better Call Crowd est une structure innovante. Y a t-il de la concurrence ou est-ce une structure innovante en France aujourd’hui ?

L.FREMAUX

Il y a énormément de personnes qui travaillent autour du financement participatif. Si l’on regarde les chiffres, il y a énormément de campagnes qui se montent chaque jour, chaque semaine, chaque année en France. Autour de ces dernières, gravitent énormément de gens qui travaillent autour des sujets de la communication. 

 

Le plus souvent, les porteurs de projet cherchent individuellement un vidéaste, une personne pour animer les réseaux sociaux, une personne pour  assurer le graphisme, etc. Il n’y avait pas de cohérence ni d’intelligence collective. 

 

Il est aussi question de s’adresser à des personnes qui connaissent bien la communication, mais pas celle adaptée à une campagne de crowdfunding qui requiert certaines spécificités. 

 

Better Call Crowd est un guichet unique.

« Better Call Crowd est un guichet unique. »

D.ZERATH :

Y a t-il une ouverture du crowdfunding sur l’international ? Est-ce que les conseils donnés, les contacts initiés vont amener le porteur de projet vers des sources de financement franco-françaises ou est-ce qu’il est possible de travailler avec une structure qui est en Allemagne, en Belgique, en Angleterre… ?

L.FREMAUX

Il est possible de travailler à l’international. C’est une question de pertinence et de moyens. Plus on va loin, plus c’est potentiellement coûteux. Cela dépend aussi du pied qu’ont les porteurs de projet dans les pays qu’ils souhaitent viser. 

 

Cependant, cela est totalement faisable.

 

La plupart des campagnes de crowdfunding des éditeurs de jeux de société en France se font en anglais sur Kickstarter. Cela s’explique par le fait qu’ils aient développé une communauté active en outre-atlantique. 

 

Cela va dépendre de la catégorie et de la pertinence d’aller chercher à l’international et des moyens qui y sont consacrés.

« Il est possible de travailler à l’international. C’est une question de pertinence et de moyens. »

Le crowdfunding et l'industrie musicale

D.ZERATH :

Le crowdfunding est aujourd’hui un élément essentiel pour le financement de la création. Comment le crowdfunding peut-il aider l’industrie musicale ? Le crowdfunding peut-il aider une partie d’un projet artistique ou sa totalité ?

Je viens de monter un label. Je pourrais très bien avoir besoin de renforcer ma structure en fond propre : est-ce que le crowdfunding peut aussi à ce niveau-là aider au financement du bilan, donc de financer la création d’entreprise ?

L.FREMAUX :

Le crowdfunding peut être utilisé partout, mais ne sera pas efficace de la même manière à toutes les échelles. 

La base de tout, c’est la communauté. Le potentiel d’une campagne naît aussi de sa capacité à mobiliser la communauté existante ou qui peut exister. Il y a un arbitrage à faire pour trouver le bon message qui va toucher les gens, qui vont les engager.

Lorsque l’on parle de projets musicaux, ce qui se finance le mieux est l’album ou l’EP.

« Lorsque l’on parle de projets musicaux, ce qui se finance le mieux est l’album ou l’EP. »

D.ZERATH :

Aujourd’hui la priorité ou la préférence va vers le financement de projet plus qu’un financement de structure.

L.FREMAUX :

Si l’on parle d’une structure qui a une communauté autour d’elle, on peut évoquer un lieu par exemple, ce lieu peut avoir une communauté de fidèles qui viennent très régulièrement. Un label peut avoir une communauté qui suit son actualité, de sorte à ce qu’il puisse tout à fait réussir sa campagne de crowdfunding.

 

Il faut s’interroger sur la communauté déjà existante. Est-elle mobilisable ?

 

Dans l’industrie musicale, le plus finançable en financement participatif est en général l’album ou l’EP car c’est l’élément qu’attendent le plus les fans. Mais il peut y avoir des projets annexes qui se financent aussi très bien. 

 

Il n’y a pas de limites, mais il faut vraiment se poser la question de qui va y contribuer et pourquoi. C’est en se posant des questions de pertinence qu’on réussit à trouver la faisabilité d’un projet et de sa réussite potentielle en crowdfunding.

«  C’est en se posant des questions de pertinence qu’on réussit à trouver la faisabilité d’un projet et sa réussite potentielle en crowdfunding. »

D.ZERATH :

Le crowdfunding s’adresse bien à des structures ou à des projets qui sont basés sur des stratégies de marque. Il faut avoir une visibilité. 

Est-ce que on va dire à moment donné que si cette visibilité n’est pas suffisante, c’est là où va entrer en ligne de compte l’offre de service d’acquisition que vous avez faites ?

L.FREMAUX :

Potentiellement ! 

 

Tout est une question d’objectifs. 

 

Réussir une campagne à 2000 euros, ce n’est pas la même chose que réussir une campagne à 20 000 euros. En fonction de l’objectif, la bataille ne nécessitera pas les mêmes armes. Il faut se munir de plus d’outils pour réussir à mener la grande bataille de la communication que va être la campagne de crowdfunding. 

 

Plus on souhaite aller loin, plus on aura besoin d’une communauté qui est large, qui est puissante. Et donc il faudra se munir d’outils.

D.ZERATH :

Il y a aujourd’hui une surproduction dans l’industrie musicale. La différenciation se fait sur des projets marketing, sur des investissements qui deviennent de plus en plus lourds. Est-ce que l’on peut aussi compter sur le crowdfunding pour assurer ce type de financement-là ?

Peut-on faire appel au crowdfunding pour les clips vidéo, tout l’achat des instruments de musique, l’organisation de tournées, les campagnes marketing, la création de contenu pour les réseaux sociaux ? Ces éléments-là participent à la différenciation d’un système très concurrentiel.

L.FREMAUX :

Lorsqu’un projet voit le jour, il a besoin d’un certain budget marketing et de fonds pour amorcer une tournée. 

Nous pouvons imaginer que s’il y a du marketing à faire ou une tournée à faire, c’est autour d’un budget plus global : la sortie d’un nouvel album par exemple ! Le sujet de la campagne peut être le nouvel album. Ensuite, nous pouvons retrouver dans le budget nécessaire plusieurs étapes qui constituent le projet global qui est la sortie de cet album. 

C’est une campagne de communication : il faut trouver l’axe qui va fonctionner le mieux à l’oreille de potentiels contributeurs. C’est important de connaître ces potentiels contributeurs, de savoir de quoi ils peuvent avoir envie, pourquoi ils peuvent rejoindre un mouvement.

D.ZERATH :

Tu as dit précédemment qu’il y avait plusieurs types de crowdfunding. Celui dont on parle aujourd’hui et auquel on fait le plus appel est celui sous forme d’échanges. 

 

Comment met-on en place cette forme d’échange ?

L.FREMAUX :

Le financement participatif tel qu’on l’entend est le financement où les contributeurs donnent 5 euros, 10 euros, 25 euros, 50, 100… en échange d’une contrepartie. Cette contrepartie peut être symbolique, elle peut être matérielle, elle peut être expérientielle : une place de concert, l’accès au backstage… 

 

Il vaut mieux avoir une offre simple et claire. L’important c’est d’avoir une certaine visibilité et d’avoir une contrepartie qui soit en lien direct avec le projet. 

 

Si l’on parle du financement d’un clip, il faut qu’on trouve des choses relatives au clip dans les contreparties. De type : noms dans les crédits du clip, assister à un avant-première, à un showcase autour du clip. 

 

On retrouve une contribution moyenne autour de 50 euros et une contrepartie plus populaire autour de 25. C’est des paliers importants sur lesquels il faut mettre des contreparties qui sont vraiment attractives. Ces données permettent d’estimer le nombre de personnes nécessaires à la réussite d’un projet. Si on a besoin de 10 000 euros, on peut estimer que, avec une contribution moyenne à 50 euros, on a besoin de 200 personnes pour atteindre son objectif. Et donc d’aligner en face une campagne de communication capable de mobiliser 200 personnes.

«  Le financement participatif tel qu’on l’entend c’est le financement où les contributeurs donnent cinq euros, dix euros, vingt-cinq, cinquante, cent… et en échange ils reçoivent une contrepartie. Cette contrepartie peut être symbolique, elle peut être matérielle, elle peut être expérientielle… »

D.ZERATH :

Je connais aux Etats-Unis des artistes qui vont très loin dans l’échange. Cela peut être un concert privé à la maison. Cela peut être un week-end de ski. Les sommes sont tout de même très élevées, on parle de 2000, 3000 euros de dons.

 

Est-ce qu’en France ce genre d’expériences ont déjà été tenté ?

L.FREMAUX :

Cela a déjà été proposé par des artistes en France et qui peut effectivement très bien fonctionner s’il y a des communautés actives de fans derrière. 

 

Une campagne de crowdfunding se différencie d’une prévente sur Bandcamp car elle propose des choses qui sortent de l’ordinaire et qui touchent l’affect. 

 

Il est possible de proposer des contreparties exclusives comme un concert à la maison ou un moment privilégié avec l’artiste. Cela peut faire partie des contreparties qui peuvent vraiment forger une campagne, voir peuvent être un prétexte à une campagne.

D.ZERATH :

J’imagine que le crowdfunding est aujourd’hui très répandu, que beaucoup incluent ça dans leur mix. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de concurrence. Faut-il chercher des éléments de différenciation forte ?

L.FREMAUX :

Il faut certains classiques. Si l’on veut financer un album, il faut qu’il y ait des formats physiques de l’album, que ce soit vinyle ou CD. C’est le lien le plus logique.

 

Il y a bien évidemment les classiques tote bags, mugs, bobs… Mais si c’est pour faire du goodie pour faire du goodie, cela n’a pas grand intérêt. 

 

S’il y a une identité forte du groupe, il est possible de trouver des goodies intéressantes : si l’on parle d’un groupe dans lequel les membres portent tous des chaussettes hautes, il est intéressant de proposer des chaussettes hautes aux contributeurs. Cela peut être attractif.

 

La question du goodie, c’est vraiment de se poser la question de sa pertinence. 

 

Est-ce que ça a un lien concret avec mon projet, ou est-ce que je suis en train de faire du goodie pour faire du goodie parce qu’il y a pas d’autres idées ? C’est plutôt à proscrire si c’est dans cette seconde situation.

La durée d'une campagne

D.ZERATH :

Combien de temps dure une campagne ? Y a t-il des temps forts ?

L.FREMAUX

L’idée d’une campagne est effectivement que ce soit un temps fort.

 

On parle d’en moyenne 30 à 45 jours pour avoir le temps de développer une communication sans que cela soit trop long, et pour éviter la procrastination des potentiels contributeurs.

D.ZERATH :

Se fait-elle en un ou plusieurs épisodes ?

L.FREMAUX :

Il est possible d’en faire plusieurs.

 

Il faut tout de même les espacer car si l’on s’adresse toujours à la même base, il ne faut pas les épuiser. Il ne faut pas non plus donner l’impression d’être en campagne permanente. 

 

L’idéal est de faire une grosse campagne à des moments clés. Mais après cela peut être tous les ans, tous les deux ans. Il faut mieux éviter de faire trois campagnes à intervalle de trois mois autour d’un sujet qui est identique. Il vaut mieux vraiment segmenter les campagnes, mais rien n’empêche d’en mener plusieurs.

D.ZERATH : 

Aujourd’hui il y a une demande de transparence. En fin de campagne, communique-t-on sur les chiffres récoltés et dépensés ?

L.FREMAUX :

Les contributeurs demandent un devis extrêmement bien détaillé de ce que vont devenir les fonds. 

 

Il faut savoir que l’on forge le succès d’une campagne sur des promesses. C’est sur ces résultats-là que les porteurs de projets vont être évalués par leurs contributeurs. 

 

Cependant, cela arrive souvent que les porteurs de projet soient en retard dans la livraison des contreparties, dans la réalisation de projet. C’est là où la communication est extrêmement importante. Il faut anticiper cette communication. Il faut parler spécifiquement, il faut expliquer l’avancement des différents projets et être assez clair. Cela ne demande pas une expertise comptable avec les contributeurs, mais à minima de les tenir informés.

Le cas d'un budget non bouclé

D.ZERATH :

J’ai besoin de 15 000 euros. Au bout de 45 jours d’une campagne bien structurée, je n’ai récupéré que 12 000 euros. Si je n’ai pas réussi à boucler mon budget, que se passe-t-il ?

L.FREMAUX :

Cela dépend des plateformes. 

La majorité des plateformes fonctionnent selon un principe de tout ou rien. Malheureusement, dans le cas que tu as évoqué, tous les fonds seraient perdus. Dans les faits, si tu es à 12 000 euros sur 15 000, la marche qui te permet d’aller au 15 000 n’est pas si lointaine ! En reboostant tous les réseaux, il est possible de trouver le budget manquant et de finir correctement.

Mais il arrive que l’on arrive qu’à 50% du budget la veille de la campagne. Soit la campagne était alors mal dimensionnée, soit l’objectif était trop élevé, soit on ne s’était pas donné assez de moyens pour arriver à lancer une campagne de communication efficace.

Dans tous les cas, le conseil de base est de commencer sur le minimum dont le porteur de projet a besoin, afin de ne pas avoir de regrets.

 

Il y a toujours deux phases importantes de la campagne : le lancement est assez vif de part la mobilisation des réseaux proches. La fin de la campagne est également une période clé car on va jouer sur l’urgence, on va réexpliquer à toutes les personnes qui ont été contacté que c’est la fin de la campagne. Il y a alors des grosses vagues de communication les derniers jours et les dernières heures.

D.ZERATH :

Est-ce que si, dès la première semaine tu n’as fait que 30% de la somme, cela veut dire que tu sais déjà que tu vas droit dans le mur ?

L.FREMAUX :

Les tendances peuvent se dessiner assez vite, mais rien n’est jamais perdu. 

 

Cependant, si le budget ne dépasse pas certains paliers, il faut se questionner sur les éléments qui ne fonctionnent pas. 

 

Si à deux semaines de la campagne, nous sommes à 10% de la somme, il y a un vrai problème dans la campagne.

D.ZERATH :

Si c’est une réponse émotionnelle de la part d’un fan, j’imagine que la plupart des fans contribuent dans les premiers jours.

L.FREMAUX :

Il y a toujours plusieurs niveaux de fans. Il y a les fans hardcore  qui vont arriver au tout début. Ensuite il y a des gens un peu plus lointains qui eux, vont procrastiner. Cela peut être une question de moyen : des gens qui attendent leur paie avant de contribuer par exemple.

Quand j’étais chez Ulule, la dernière campagne de projet musical que j’ai accompagné était la campagne de Sinsémilia. Il a une grande fan base qui existe depuis longtemps : en plus cette fois-ci c’était l’album des 30 ans. Il y a eu un important démarrage liés aux fans hardore, puis une campagne qui tous les jours gardait un rythme constant et quand même assez élevé. Pour finir, il y a eu une dernière phrase de campagne assez active. 

Ce n’est pas forcément au tout début qu’on mobilise tout le monde, il faut vraiment penser la campagne sur sa durée complète.

D.ZERATH :

Lorsqu’on parle de financement de la création, on peut évoquer le crowdfunding, les apports personnels, les subventions, l’emprunt bancaire, les droits de syncro, des avances éditoriales… Il y a plusieurs sources de financement possibles. 

 

Comment positionner le crowdfunding dans ce mix ? Est-ce qu’il est nécessaire de le positionner en début de mix ?

L.FREMAUX :

Il faut toujours penser à la campagne, que ce soit d’un point de vue financier ou de communication dans une stratégie qui est plus globale. 

 

C’est-à-dire que la campagne de crowdfunding est généralement un tremplin. Ce n’est pas une finalité, la campagne ne va pas financer tout un projet. 

 

Souvent, le crowdfunding se fait parallèlement à la recherche d’autres financements. Si parallèlement au crowdfunding, j’ai une subvention qui va me permettre de faire plus de choses, cela peut apporter de l’eau au moulin du crowdfunding et apporter de la crédibilité.

 

Le crowdfunding en étant une réussite, peut crédibiliser d’autres acteurs financiers ou institutionnels dans leur accord d’une bourse, d’une subvention, d’un prêt ou d’un investissement. Il faut le penser parallèlement à d’autres investissements et se servir de l’argument d’une campagne réussie pour aller chercher d’autres choses. 

 

Pour répondre à ta question, je dirais que la campagne de crowdfunding se situerait davantage au début ou au milieu d’un plan de financement. Il est plus intéressant d’avoir au préalable un minimum de financement pour amorcer le projet, pour ensuite lancer la campagne de crowdfunding et crédibiliser d’autant plus le projet. C’est le plan idéal.

D.ZERATH :

Tu m’accompagnes dans cette réflexion plus globale ? Est-ce une possibilité d’évolution ?

L.FREMAUX :

On peut réfléchir à cela puisque c’est lié à la communication globale interne et externe. 

 

Ce qu’on ne fait pas pour l’instant, c’est la recherche de subventions au-delà du crowdfunding. On peut y réfléchir d’un point de vue stratégique, mais pas dans la constitution des dossiers. La raison est simple : le crowdfunding est vaste dans la diversité et dans la typologie de projet. S’intéresser à tous les financements de toutes les catégories entrepreneuriales et associatives de France est un sujet très vaste. Je pense, il faudrait qu’on soit une centaine dans le collectif pour répondre réellement à tous les besoins.

Le crowfunding, une solution pour tout le monde ?

D.ZERATH :

Le crowdfunding est-il une solution pour tout le monde ? C’est-à-dire indépendamment du genre artistique ?

L.FREMAUX :

Oui !

 

Le conseil clé est de mesurer la pertinence au bon moment d’une campagne. C’est une question de disponibilité et d’investissement : une campagne de crowdfunding ne fonctionne jamais parallèlement à son porteur de projet.

 

Même si le porteur de projet est aidé d’un collectif comme le nôtre, il reste à la base de la réussite de son projet.

D.ZERATH : 

Est-ce qu’il est possible de démarrer une campagne avec un projet très jeune ? Est-il nécessaire d’attendre le deuxième, troisième album ? Tu as parlé de notoriété tout à l’heure, j’image que c’est effectivement lié.

L.FREMAUX : 

C’est varié. 

Il y a beaucoup de projets qui sont à l’amorçage, à l’étape de la création. 

Il y en a également beaucoup qui sont en développement : il y a des éléments qui existent, des choses déjà amorcées qu’on développe pour aller plus loin. 

Il y a aussi beaucoup de porteurs de projets qui lancent des campagnes peut-être après 10 ans, 15 ans d’existence. Ce n’était pas un levier qu’ils avaient activé jusqu’à présent, mais suite à de nouveaux besoins, le crowdfunding s’est mis à être intéressant.

Il y a d’ailleurs beaucoup d’artistes qui ont des communautés installées qui pourraient très bien faire des financements participatifs. Ce n’est pas du tout reversé aux jeunes artistes qui se lancent et qui n’ont pas forcément les moyens. 

Beaucoup de projets qui ont été lancé en financement participatif par une volonté d’autoproduction d’artistes 

Si l’on étend le sujet de la production culturelle à d’autres secteurs d’activité, on peut parler de la BD. La BD connaît des perspectives très peu reluisantes pour les auteurs : les rémunérations sont très faibles pour les auteurs. La BD et le crowdfunding montent en flèche conjointement car les auteurs de BD l’ont intégré dans leur stratégie. 

Lisa Mandel, autrice de bande dessinée par exemple, a créé Exemplaire, une maison d’édition alternative dont le principe d’édition est le financement participatif. 

Cela existe dans la BD, mais cela peut être appliqué dans la musique, dans le cinéma, dans tout secteur culturel.

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D.ZERATH :

Qu’a été l’impact de la pandémie sur le crowdfunding ?

L.FREMAUX :

Pour le moment, les plateformes de crowdfunding sont en très bonne forme. 

Les porteurs de projet profitent de cette situation qui peut paraître désespérée pour lancer de nouvelles choses. Les périodes de crises sont un terreau fertile à la création et aux nouvelles initiatives. 

Les porteurs de projet se tournent directement vers leurs futurs spectateurs, auditeurs, clients. Le crowdfunding est un excellent outil pour répondre à ça. 

D’un autre côté, les contributeurs ont envie qu’il y ait des choses qui existent, des choses qui perdurent, des choses qui naissent. Les gens soutiennent ces initiatives, ils n’ont pas envie que la culture se meurt. 

Je pense que les gens ont de plus en plus conscience que c’est avec nos cartes bancaires que l’on fait nos choix de société, en soutenant des projets qui ont du sens, qui portent des valeurs. Ces projets sont en général présents sur les plateformes de crowdfunding. 

Avril / Mai 2021 – n°1 : Le financement des industries créatives et de la création